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C'EST UN BEAU ROMAN, C'EST UNE BELLE HISTOIRE...

Publié le par

- Julien vient d'avoir 18 ans, Melody en a autant. Ils se sont rencontrés près du lac du Connemara, à Leenane, un petit village au coeur du fjord Killary Harbour, en Irlande. Ils se sont promis de se revoir.

Une semaine passe. Julien s'impatiente. De son smartphone, il tchat sur Facebook espérant voir Melody. En vain. Francis, un vieux pote de Julien, se connecte. «Babyshambles en concert à Soho ce week-end. Je pars ce soir. Et toi?» C'est l'étincelle qui enflamme Julien. Il se branche sur le site de voyage Londrespascher.fr. Et compare les offres. Par le train, c'est 44 euros pour 2 h 15 de trajet. Par avion, en low cost, c'est 31 euros avec arrivée à Luton. Luton! A 50 kilomètres de la capitale. Trop loin!

JEANNE BORDEAU

JEANNE BORDEAU

JEANNE BORDEAU

Fondatrice et directrice de l'Institut de la qualité de l'expression, bureau de style en langage, et de Press'Publica, agence de communication d'influence. Jeanne Bordeau enseigne à l'université Paris V et en Italie, à l'école Holden et à l'Ecole nationale supérieure de la création industrielle (ENSCI).

Les décisions sont prises «en temps réel»

Sa décision est prise. Il utilise, sur son smartphone, l'application ferroviaire pour télécharger un billet et file à la gare du Nord. En chemin, il vérifie, sur l'espace client de sa banque, si son compte n'est pas dans le rouge. De toute façon, il a envoyé un SMS à sa mère pour obtenir un virement. Sur le site, il recherche l'emplacement de son wagon. Un passage à la borne pour retirer son billet, et le voilà dans le train. Il voyage léger. Pas de bagages ; juste son impatience.

L'idée lui vient d'informer sur Twitter ses «followers» de son week-end. Mais, en se connectant, il réalise par le tweet d'un de ses amis qu'une soirée extraordinaire est organisée ce soir à La Bellevilloise - un lieu de divertissements réputé de l'Est parisien. Julien est chiffonné: il va sans doute louper quelque chose... Ces échanges se sont déroulés par écrans interposés. Julien a reçu des messages concis, allant droit à l'information. Il les a comparées, a pris des décisions fulgurantes. Connecté en permanence, Julien, membre de la «génération Y», est constamment en lien avec son entourage. Ainsi, pour le joindre, il faut lui écrire où il se trouve: sur les réseaux sociaux. Et bombarder. Un message posté la veille et non vu est immédiatement mis au panier.

Chez le «Y», l'envie s'émousse vite, l'entretenir s'impose, car il change d'avis instantanément. La jeune génération, affectée du syndrome du Fomo - «Fear of missing out», ou crainte de manquer quelque chose - décide, annule, repousse en fonction des sollicitations qu'elle reçoit. Offres nouvelles, relances régulières et répétitives... Addict du changement, peur d'être écarté, Julien est en échange continu.

La dématérialisation entraîne de nouveaux échanges

SMS, tweets, mails de relance, news automatiques... Julien, véritable membre de la «communauté Y», se nourrit de cette langue vive, concentrée, parlée qui apostrophe, interpelle, oublie toute formule de civilité puisque sur le réseau, on ne se quitte jamais vraiment.

Julien apprécie cette langue imagée, descriptive, efficace qui court à l'essentiel. Une langue heurtée, à l'image de son époque tout en «présents successifs», en moments aigus enchaînés sans transition. L'esprit glisse d'un sujet à l'autre par coupes et ellipses. C'est une écriture presque déconstruite.

L'information se déploie sous plusieurs formes: l'une s'ajustera à un tweet, l'autre à un SMS ou à un message Facebook.

La dématérialisation a ainsi créé de nouvelles modalités d'échanges. Et si l'internaute veut être sollicité, il refuse en revanche d'être accaparé. Alors, si vous traînez, sachez qu'il n'hésitera pas à vous zapper pour éviter de «fomoter».