Ressources humaines
Centres d'Appels N°45 - 01/05/2003 - Nicolas Seguin
Coauteur, avec Marc Dufau, de L'organisation du travail dans les centres d'appels*, Jean-Baptiste Stuchlik, consultant pour le Geste et professeur, livre ici sa vision et donne quelques recommandations pour un mieux être des téléacteurs.
Il faut d'abord distinguer les conditions de
travail qui ont trait au lieu et celles qui ont trait à l'organisation même du
travail. Sur le lieu, les problèmes sont connus - exiguïté, bruit,
climatisation, éclairage - et on sait comment les traiter. En revanche, les
conditions de travail liées à l'organisation posent des problèmes spécifiques.
Elles peuvent créer une véritable souffrance psychique et morale chez les
salariés. Cette souffrance génère des problèmes psychosomatiques et de santé
physique. Je distingue deux problèmes majeurs : les consignes contradictoires
données aux salariés, que l'on appelle "double contrainte" en psychologie, et
les outils de surveillance.
Ils réduisent la
marge de manoeuvre du téléacteur. Ils lui donnent l'impression d'être en
permanence sur la brèche sans avoir forcément les moyens de réagir. C'est la
définition même du stress, qui est une réaction non spécifique face à une
agression potentielle. Les effets sont connus : hypertension artérielle,
troubles du sommeil, dépression et autres maladies psychiques pouvant aller
jusqu'au suicide. Une étude anglaise [Union Network International (UNI), NDLR]
a montré que les troubles mentaux en centres d'appels sont deux fois supérieurs
à ceux que l'on observe dans le reste de la population active. Ce chiffre
s'interprète de trois façons possibles. Soit les centres d'appels rendent
"fous". Soit, le métier étant pénible, seules les personnes "folles" le
supportent. Soit les seules personnes qui restent sont celles qui ne peuvent
pas aller ailleurs.
Ma vision montre jusqu'où peut aller la mauvaise utilisation des
outils de surveillance. Elle peut servir à des managers friands de harcèlement
moral. Elle peut servir dans une logique d'exploitation maximale. Heureusement,
dans de nombreux cas, nous n'en sommes pas réduits à de telles extrémités. Ces
outils de surveillance, s'ils sont utilisés à bon escient, concourent à une
bonne réalisation de l'activité.
Le stress
dépend de chaque individu. Il faut le lier avec le profil psychologique de la
personne. Il existe par ailleurs des situations qui sont intrinsèquement
stressantes. Ce sont celles où l'on vous demande de faire quelque chose sans
vous en donner les moyens. Le stress est fréquent et normal dans le travail. Ce
qui n'est pas normal, c'est de ne pas pouvoir décompresser de temps en temps et
quand c'est nécessaire. Les centres d'appels ne le permettent pas toujours. Le
stress permanent est sans doute celui qui est le plus difficile à vivre. Il est
très grave. Une particularité du stress en centre d'appels est qu'il concerne
le temps immatériel.
Quand vous êtes
médecin aux urgences, vous avez un stress qui est lié à la survie du patient.
Quand vous êtes contrôleur aérien, votre stress, c'est d'éviter les collisions
entre avions. Quand vous êtes téléacteur, votre stress, c'est d'éviter de
perdre du temps. Et cela est immatériel. Autant pour les deux premiers
exemples, le stress a du sens, autant pour le téléacteur, le stress est lié à
un contresens puisque la limitation de temps va généralement à l'encontre de la
qualité et du service clients. C'est un type de stress tout à fait particulier
et difficile à supporter.
Un téléacteur peut
s'épanouir dans ce travail si on lui en donne les moyens. Aider quelqu'un au
téléphone est une activité noble avec un but respectable, si l'on peut bien
faire ce travail. Mais peut-on bien le faire ? Si on vous explique que vous
devez le faire en moins de 90 secondes, si on vous donne des consignes pour
vous débarrasser du client, si vous savez que vous ne pouvez pas résoudre un
incident en 90 secondes ou si on vous enjoint de vendre de force un produit
dont vous savez qu'il ne convient pas au clien... On ne peut pas s'épanouir si
cela entre en contradiction avec l'esprit même du service.
Cette contradiction est connue sous le terme
"d'injonction paradoxale" ou "double bind" en anglais. Elle induit d'abord une
souffrance morale, puis une impression d'être dépourvue de moyens d'action et
enfin une dépression ou un désinvestissement quand on se rend compte que l'on
ne peut rien faire. Ce qui ouvre la voie aux autres pathologies associées à la
dépression : insomnie, hypertension, ulcère...
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