Chef d'entreprise Magazine N°27 - 01/04/2008 - Jeanne Cavelier
A la faveur des élections municipales, les langues se sont déliées. Peut-on accepter de tels débats en interne sans perturber le fonctionnement de l'entreprise?
Parler politique dans l'entreprise est un droit. Citoyen, le salarié bénéficie de sa liberté d'expression, même à l'intérieur de sa société, un principe établi en 1946 et protégé notamment par la Convention européenne des droits de l'homme et le Code du travail. «Mais ce principe a des limites, précise Jacques-Pierre Dementhon, gérant de Koolitop Services, société propriétaire de la marque de vente par correspondance L'Offre Exclusive. Il ne faut pas que cela nuise au bon fonctionnement de la société et affecte la concentration des salariés, par exemple.» Militant du Parti socialiste (PS), inscrit sur la liste de gauche unifiée à Sèvres, dans les Hauts-de-Seine, il observe chez ses collaborateurs un regain d'intérêt pour la politique depuis la dernière élection présidentielle. «Nous avons tendance à échanger nos points de vue pendant les pauses.» Notamment avec son directeur marketing, électeur de l'Union pour un mouvement populaire (UMP), avec lequel il a des discussions «constructives».
Pourtant, les discussions politiques ne sont pas toujours un moyen de favoriser le dialogue et la cohésion d'équipe. «Face à la mauvaise ambiance qu'elles commençaient à générer, j'ai dû afficher une charte, en accord avec les salariés, pour énoncer des règles claires», confie Benoît Taconet, président d'Adiscos, une société de formation parisienne d'une quinzaine de personnes. Depuis l'année dernière, ceux-ci doivent éviter d'aborder les sujets sensibles à haute voix dans l'espace de travail ouvert et se rendre pour cela en salle de pause. Une décision motivée par le mécontentement de certains, qui se sont plaints auprès du chef d'entreprise. Le dirigeant a donc préféré intervenir pour assurer la sérénité du climat sur le lieu de travail.
La discrétion prime. Crainte de se sentir étiqueté, d'amener la discorde dans l'équipe, de déplaire à sa hiérarchie... La tendance est en général plutôt à la discrétion, devant ses collaborateurs, sur ses opinions politiques. «C'est un sujet de querelle, donc les salariés l'évitent de manière naturelle, analyse Michel Denis, président de Delta Services Location, qui loue des machines et équipements pour la construction, et maire centriste depuis 1995 à Saint-Fons, dans la banlieue lyonnaise. Ils abordent volontiers des sujets généraux, comme le pouvoir d'achat en baisse ou la «peoplisation» du pouvoir. Mais pour ce qui est des débats plus polémiques, ils évitent de se dévoiler en public.» Dans son entreprise, parmi ses 45 salariés, seuls ceux qui votent pour les partis extrêmes, le Front national ou le Parti communiste, ont tendance à afficher leurs opinions. «J'aime le débat démocratique, mais avec une certaine retenue, explique Michel Denis, élu sous la bannière d'un mouvement citoyen sans étiquette politique. Et la personnalité du chef d'entreprise joue beaucoup. C'est souvent lui qui donne le tempo.» En essayant de veiller à ce que ne soit pas dépassée la frontière entre débat politique, par lequel chaque citoyen-salarié peut défendre ses opinions et essayer de convaincre l'autre, et prosélytisme, interdit dans les murs de toute entreprise, où seuls les militants syndicaux peuvent distribuer des tracts.

CHRISTIAN DELARUE, dirigeant de Construction Restauration Artisanale (CRA)
OUI
«Au moment des élections ou de grands débats politiques, c'est souvent moi qui aborde le sujet. J'essaie de convaincre mes collaborateurs avant une élection.» Engagé au Parti socialiste depuis 35 ans et gérant de Construction Restauration Artisanale, une entreprise de maçonnerie, Christian Delarue prône le débat politique dans son entreprise. Certains discutent avec plaisir et revendiquent leur choix, d'autres ne dévoilent pas leur position. «Parfois, ils n'osent pas, pensant peut-être, à tort, que cela leur portera préjudice», présume le dirigeant, qui se veut ouvert. Lui n'a aucun tabou. Il accepte tous les avis, même celui d'un salarié électeur du Front national, à l'opposé de ses opinions politiques. «Personne n'a tort ou raison à 100%. On peut ne pas être d'accord sur la couleur d'un papier peint. Pour moi, c'est pareil en politique.» Christian Delarue souhaiterait que ce type de débat devienne habituel et ordinaire. «Chacun doit y participer: la politique a des incidences sur notre entreprise et sur le quotidien des salariés.» Secrétaire d'une section qu'il a créée dans son village d'origine, le dirigeant distribue régulièrement des tracts dans son quartier, croisant parfois ses salariés. D'après lui, le fait qu'il soit fidèle à sa ligne de pensée peut les influencer. Ou, du moins, inspire un certain respect pour son engagement. Cependant, il a conscience de sa spécificité, les chefs d'entreprise de sa connaissance se montrant beaucoup plus discrets.
CRA - Repères
- ACTIVITE: Maçonnerie générale
- VILLE: Montigny (Seine-Maritime)
- FORME JURIDIQUE: SARL
- CA 2007: 350 Euros
- DIRIGEANT: Christian Delarue, 61 ans
- ANNEE DE CREATION: 1987
- EFFECTIF: 8 personnes

FRANCOIS-XAVIER DUGOURD, directeur général de Pains d'Epices Mulot et Petitjean
NON
Son visage souriant apparaît sur les affiches de l'Union pour un mouvement populaire (UMP) qui émaillent la ville. François-Xavier Dugourd, conseiller municipal et général, est tête de liste à Dijon. Un engagement politique qui ne peut échapper aux salariés de sa biscuiterie, Pains d'Epices Mulot et Petit-Jean. Cet engagement vaut parfois au directeur général quelques commentaires de leur part, notamment lorsque le journal publie un article sur lui. «Certains m'en parlent, mais j'essaie d'abréger la conversation sur ce sujet.» La position de François-Xavier Dugourd est claire: «Je ne souhaite pas que l'on parle politique dans mon entreprise.» Même s'il ne peut empêcher les salariés de débattre s'ils le souhaitent, en dehors des tensions que ces discussions peuvent engendrer, il considère que le lieu n'est pas approprié. «La fonction d'une entreprise, c'est de produire, d'échanger, de vendre... La politique n'a pas grand-chose à faire dans le cadre du temps de travail.» Plutôt discrets, ses salariés n'ont d'ailleurs jamais revendiqué devant lui leur appartenance politique dans les locaux de la biscuiterie. «S'ils me le demandaient, j'organiserais un débat, mais en dehors du temps de travail, comme je le fais auprès des citoyens dijonnais.» Dans son entourage, l'élu rencontre souvent des chefs d'entreprise du même avis que lui. «Nous avons suffisamment de soucis en tête en tant que dirigeants de PME...»
PAINS D'EPICES MULOT ET PETIT-JEAN - Repères
- ACTIVITE: Biscotterie, biscuiterie, pâtisserie de conservation
- VILLE: Dijon (Côte-d'Or)
- FORME JURIDIQUE: SA à directoire
- DIRIGEANT: François-Xavier et Catherine Dugourd, 46 et 47 ans
- ANNEE DE CREATION: 1796
- EFFECTIF: 50 salariés
- CA 2006: 2,5MEuros
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christophe cousin - 16/05/2012
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Christian 33 - 08/05/2012
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