Par Emmanuelle SERRANO , 04/10/2011
Réalisé avec l'institut TNS Sofres, le baromètre des achats 2011 de CSC, l'un des leaders mondiaux du conseil, montre que les crises récentes ont révélé la fragilité des supply chain face aux impératifs du juste-à-temps, de la mondialisation des fournitures et de la standardisation des composants.
La mouture 2011 du baromètre des achats1 révèle que la fonction achats continue sa transformation avec comme objectifs : la réalisation des économies d'achat au service des clients internes et la protection des intérêts des donneurs d'ordres vis-à-vis des prestataires et fournisseurs extérieurs.
Néanmoins, les crises successives (volcan islandais, tsunami, supply chain fonctionnant en flux hyper tendus) ont révélé des failles dans les rouages bien huilés des directions achats.
Des chaînes de production de plus en plus longues et fragiles
Aucun tsunami à l'usine PSA de Poissy début septembre et pourtant un manque d'approvisionnement en vis a provoqué l'immobilisation du site. Ce couac, qui a engendré pas moins de 2 500 véhicules non produits (des C3, 207 et DS3 selon nos confrères du site Autoplus.fr) a été relevé par Pierre Dolsan, directeur de la stratégie fournisseurs de Renault et des achats France, invité à donner son témoignage lors de la présentation du baromètre.
Des épisodes délicats comme celui-là, les donneurs d’ordres en ont vécu de nombreux lors des crises récentes. Ignorer qui est le fournisseur du fournisseur du fournisseur devient une prise de risque trop importante pour l’entreprise, dès lors que les conditions de rupture des chaînes d’approvisionnement sont réunies. Le retour en arrière et la remise en question du juste-à-temps sont impossibles car trop coûteux. La compétitivité passe donc par la maîtrise de l’entreprise étendue.
Le danger de voir les chaînes se désintégrer nécessite d’analyser la vulnérabilité des partenaires et de connaître le composant qu’il fournit, où ce composant est utilisé et quelle solution de substitution il existe en cas de défaillance.
Plus la chaîne de production est longue et impliquant le fournisseur du fournisseur du fournisseur…, plus les risques s’accroissent.
Les acheteurs ont dû faire des arbitrages entre la négociation des prix en fonction des volumes et la sécurisation des approvisionnements. Que cela passe par du double sourcing ou la création de relations partenariales à long terme avec ses fournisseurs et/ou l’optimisation des systèmes d’information (SI) achats, les responsables achats sont sommés par leurs directions générales de mieux connaître les risques liés à la dépendance vis-à-vis des chaînes d’approvisionnement internationales, en termes de qualité, de sécurité, de délais ou sur le plan juridique.
62 % des directeurs achats interrogés pour le baromètre placent la gestion des risques parmi leurs priorités. 73 % déclarent que l’utilisation et l’efficacité des SI achats constituent des enjeux centraux pour améliorer la contribution de la fonction achats à la performance de l’entreprise.
Être attentif aux coûts tout en développant la fibre responsable
Mardi 4 octobre, 150 participants sont venus assister à la présentation du baromètre au Pavillon Gabriel. Les deux tables rondes ont permis à un aréopage de directeurs achats réunis autour de Vincent Beaufils, directeur des rédactions, Challenges, d’apporter leur éclairage sur les principales conclusions du baromètre. Le risque lié fournisseur a souvent été associé à ses impacts potentiels sur l’image de l’entreprise.
Christian Jouan, vice-président achats du groupe BIC, a expliqué qu'un certain nombre de matières premières entrant dans la fabrication des produits du groupe venaient notamment de Chine et que le choix d’un mauvais fournisseur pouvait être lourd de conséquences en termes d’images. « Le volant sociétal est très important. Nous préférons écarter un fournisseur s’il ne remplit pas nos exigences sociétales. Côté négociation des prix, la situation n’est pas toujours simple et il faut arbitrer entre les impératifs de notre core business et les armes habituelles de l’acheteur. Ainsi, la tension actuelle sur les terres rares est forte (NDLR : la Chine exploite 85 % des ressources mondiales en en possédant elle-même 30 %). Nous veillons à contrôler nos coûts mais entre le prix et le risque d’arrêt de nos lignes, la décision est vite prise. »
René Orlandi, chief purchasing officer de Schneider Electric, a expliqué que le challenge achats du groupe, qui possède 260 unités de production dans le monde, réside notamment dans l’internationalisation croissante des sites avec une forte progression des investissements en Asie.
« Les achats obéissent à des modèles mûrs en Europe mais en Asie, les modèles appliqués le sont moins. Et si aujourd’hui, les achats du groupe se partagent à moitié entre les matures et les pays émergents, ceux de la zone asiatique principalement, ce ratio sera de 30-70 % dans une dizaine d’années. Notre challenge consiste à trouver les fournisseurs à même d’accompagner cette internationalisation de nos achats tout en répondant à tous nos critères de sécurité, a-t-il précisé. Dans ces régions émergentes, nous écoutons les signaux faibles pour éviter les phénomènes de discontinuité. » Interrogé sur la dichotomie entre impératifs du développement durable et les éventuels tours de vis supplémentaires demandés par sa direction ces six dernières semaines, il a déclaré que même si aucune action de réduction de la voilure n’avait été demandée par la direction, notamment sur les initiatives en cours pour promouvoir le développement durable, 80 % des discussions menées lors des business reviews portaient sur…les coûts. Quand le coût de la hausse des matières premières a pu atteindre récemment 400 millions d’euros, rien d’étonnant à cela….
Les crises, des opportunités aussi pour penser et agir autrement…
La crise peut aussi être une opportunité fantastique selon Thierry Bellon, directeur général des achats, Air France-KLM. « Nous avons ainsi travaillé avec nos partenaires sur les uniformes de nos 35 000 salariés et nous avons pu faire baisser nos coûts en travaillant sur la logistique de ces 35 000 uniformes. Un travail de négociation centré uniquement sur l’appel d’offres nous aurait permis de gagner 2 à 3 %, alors qu’en travaillant sur tous les maillons de la chaînes, nos avons pu obtenir un gain économique supérieur de plus de 15%. »
Pierre Dolsan a concédé qu’en 2008 puis lors du tsunami, la gestion des risques avait été trop réactive. « Jusqu’alors, la gestion du risque était surtout la prérogative du service des quotations financières. Aujourd’hui, nous avons établi des groupes de travail qui réunissent les services d’ingénierie, le juridique, la finance et les achats pour réaliser ces évaluations à partir d’un certain seuil ».
« Les progrès à réaliser pour mieux maîtriser les risques seront plus aisés à faire si les acheteurs recrutés savent se remettre en cause et mener des questionnements sur la vision du marché et ses potentialités », a souligné Thierry Bellon, directeur des achats Air France-KLM.
« Les achats durables ne sont pas incompatibles avec notre socle traditionnel de recherche de sourcing. Aller plus loin, connaître de façon approfondie de ce qui se passe dans l’entreprise et avoir les capacités requises pour accompagner le changement, c’est ce que nos acheteurs devront apprendre à mieux faire. »
En conclusion, il est certain que la vague de crises successives depuis 2008 rend nécessaire une certaine prise de recul des directions achats vis-à-vis de l’opérationnel et davantage de projection sur le moyen terme.
1/ Le baromètre 2011 de CSC a été menée auprès de 160 directeurs et responsables achats appartenant à des entreprises européennes et nord-américaines dont la taille est supérieure à 1 000 salariés.
Ces dirigeants ont été interrogés sur la position, les préoccupations, les performances et les perspectives des directions achats.
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